Pourquoi le XV de France n’est-il pas très performant ?

« Comme des avions de chasse qui pratiqueraient un rugby maginot face à une panzerdivision, en oubliant qu’ils peuvent voler !!! » On ne peut pas dire qu’il soit mauvais, mais on ne peut pas dire qu’il soit bon. Le XV de France possède un effectif de qualité, le groupe est bon et il s’accroche, mais les résultats sont moyens. Il y a trop longtemps que l’on n’a pas remporté le Tournoi des 6 nations. Depuis le Grand Chelem de 2010 ou la finale de la coupe du monde 2011, le XV de France est une équipe ordinaire aux résultats bien ordinaires. Alors pourquoi le jeu du XV de France n’est-il pas très performant ?

« Parce que le XV de France est en train de jouer un rugby qui n’est pas le sien. »

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La course du porteur du ballon vers la source avant la passe devient une nécessité dans le rugby moderne

Pourquoi le XV de France n’est-il pas performant ? Parce qu’il joue un rugby contre nature. C’est seulement une théorie de bistrot, laissez-la sur le comptoir en partant si vous voulez, mais j’ai la conviction que c’est culturellement, et non pas techniquement ou tactiquement que nous faisons fausse route. À copier d’autres rugby, nous avons égaré en chemin nos qualités naturelles « made in France ». Si nous essayons de pratiquer un rugby de sudafricains, alors nous serons toujours derrière les Springboks au niveau des résultats. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas faits pour jouer leur rugby. Nous avons ce côté latin, chez nous la créativité l’emporte sur la rigueur. Au fil des années, nous avons peu à peu renoncé à l’improvisation, qui était pourtant une arme redoutée par nos adversaires. L’improvisation: c’était ça le french flair ! Si nous avons comblé un retard en ce qui concerne la défense et la rigueur (ce qui était nécessaire), nous avons remisé au garage la créativité et sommes devenus moins offensifs. « Mais peut-on encore attaquer dans le rugby professionnel d’aujourd’hui ? » allez-vous rétorquer !!! Je vous répondrai: « On ne sait pas, personne n’a encore essayé !!!Soyons donc les premiers à revenir à un rugby d’attaque 😉

 

Nous avons enfermé nos ailiers dans des cabines téléphoniques

 

Une des caractéristiques d’une équipe portée vers le jeu d’attaque, c’est qu’elle marque des essais d’ailiers. Un trois quart aile devrait être un finisseur, un fer de lance, pas un déblayeur. Pour cela il a besoin d’espace. Et plus l’ailier aura d’espace, plus il aura de chances de passer, à plus forte raison s’il arrive lancé: AILIER + ESPACE + VITESSE = ESSAI

L’espace a disparu. La faute aux défenses actuelles plus performantes, en termes d’organisation et de préparation physique, mais aussi la faute aux attaquants, qui ralentissent la circulation du ballon en recherchant la passe après contact plutôt que l’évitement, et qui courent plus que jamais en travers. On voit souvent des second centres donner le ballon à leurs ailiers dans un couloir de moins de deux mètres, quand ils ne se font pas eux-même projeter en touche. Les trois quart aile, privés d’espace, ne peuvent plus s’exprimer.

Le drame pour nous est que cette évolution générale du rugby pénalise en particulier le rugby français. Car si certaines équipes sont taillées pour pratiquer un rugby de pénétration, le rugby français en revanche est (ou plutôt était) un rugby d’évitement, caractérisé par une circulation rapide du ballon et la volonté de déborder la défense sur les ailes.

Si les All Blacks peuvent à chaque génération compter sur des perforateurs du calibre des Tana Umaga ou Ma’a Nonu, en France nos meilleurs attaquants sont historiquement nos ailiers. Mais si des joueurs comme Patrick Estève ou Patrice Lagisquet étaient presque insaisissables, attaquer est devenu plus compliqué pour Philippe Saint André, puis Christophe Dominici, et c’est carrément devenu mission impossible pour Vincent Clerc, condamné faute d’espace à jouer comme un talonneur, alors qu’il n’a absolument rien à envier aux qualités offensives de ses aînés. Les voilà les avions de chasse cloués au sol évoqués en début d’article, ce sont les trois quart aile du XV de France !!!

Et le voilà le rugby made in France: un rugby résolument tourné vers l’attaque avec des ailiers en fer de lance. Alors au lieu de renier notre propre rugby pour copier d’autres rugby qui ne sont pas les nôtres, ne pouvons-nous assumer notre french flair et l’imposer à nouveau en l’adaptant aux exigences du rugby actuel ? La question mérite d’être posée, non ? Et au lieu de suivre la tendance générale consistant à se rassurer en se réfugiant dans le combat et à éviter à tout prix toute prise d’initiative, si on faisait un peu de hors piste en revenant vers un rugby d’évitement et d’attaque ? Le rugby défensif n’ayant désormais plus de secret pour aucune équipe, il est tôt ou tard condamné à une fin de cycle, soyons les premiers à revenir vers l’attaque. L’avenir appartient à ceux qui innovent, pas à ceux qui suivent les modes.

Que faudrait-il changer dans le rugby français afin de pouvoir à nouveau utiliser notre meilleure force de frappe, à savoir nos ailiers ?

Il faut corriger les trajectoires de course des trois quarts français

Remettre au goût du jour un rugby avec des ailiers finisseurs implique de repenser d’une façon globale l’attaque tricolore. Alors avant de parler des trajectoires, définissons d’abord les objectifs des attaquants. Pour mettre les ailiers dans des conditions optimales de réussite, il faut leur donner le ballon plus rapidement et faire en sorte qu’ils aient un maximum d’espace et un minimum de défenseurs sur le râble. Pour cela il faut à la fois chercher à ralentir les déplacements latéraux des défenseurs et accélérer la circulation du ballon. Comment faire ?

Lorsque le porteur du ballon court latéralement vers le joueur à qui il va faire la passe, il le condamne d’avance en « mangeant » son espace. Courir droit ce serait mieux, mais à haut niveau ce n’est plus suffisant étant donné que les défenses actuelles sont très mobiles. Il semble donc désormais devenu nécessaire d’orienter sa course vers la source (du côté d’où vient le ballon) avant de faire la passe vers l’extérieur. La défense, sous la menace permanente d’un retour intérieur des attaquants (menace réelle, car c’est aussi une option de jeu de repiquer intérieur), ne pourrait plus glisser vers l’extérieur comme elle le fait trop facilement actuellement, et devrait même revenir vers son intérieur ce qui aurait pour effet d’agrandir l’espace de manœuvre de l’ailier en bout de ligne. Attention cependant, dans ce cas le porteur du ballon disposera de beaucoup moins de temps pour faire la passe (son vis à vis montera plus rapidement sur lui), cela obligera à plus de dextérité de la part des centres mais cela aura pour conséquence positive d’accélérer la circulation du ballon, ce qui est le deuxième objectif recherché. Pour envoyer le ballon du demi de mêlée à l’aile en moins de trois secondes, on effectuera une ou deux passes sautées. Pourquoi pas utiliser la sautée zéro (sauter le demi d’ouverture, le joueur le plus exposé de la ligne des trois quarts). Le trois quart aile pourra espérer ainsi disposer d’un couloir de vingt mètres pour jouer un un contre un. Et si notre ailier possède dans son bagage technique le petit coup de pied par dessus pour effacer le dernier défenseur au lieu de s’empaler dessus, l’attaque tricolore ne sera plus stérile, mais accouchera des doublés, triplés, quadruplés dont elle a tant besoin:

Le rugby français doit obligatoirement être un rugby offensif et ambitieux

Plusieurs rugby sont possibles, mais le plus efficace est celui qui correspond le mieux aux « ressources nationales maison » (joueurs, championnat, formation, mentalité, culture, etc). On joue mal le rugby d’un autre. Regardez l’exemple des anglais: ils mettent quatorze joueurs au service d’un buteur. Ça fonctionne très bien pour eux et ils ont des résultats réguliers. Les britanniques ont toujours eu d’excellents buteurs et leur type de jeu austère, prévisible et millimétré correspond parfaitement au tempérament et à la culture britanniques.

Pour nous les tricolores, c’est bien différent. Le XV de France a un besoin vital de marquer plus d’essais que ses adversaires. Parce qu’en général nous sommes plus souvent pénalisés par manque de rigueur, et parce que nous n’avons pas en France de buteurs du calibre d’un Jonny Wilkinson ou d’un Dan Carter. Le rugby français doit obligatoirement être un rugby offensif et ambitieux. Pas par fantaisie ou pour le spectacle, mais par recherche d’efficacité et de performance. Nous n’avons pas le choix. Et l’endroit du terrain où nous pouvons nous montrer les plus dangereux se situe sur les ailes. Orienter la course du passeur vers la source pour donner de l’espace aux ailiers serait une amélioration technique qui pourrait permettre de marquer plus d’essais, et pourquoi pas en première main (personnellement je considère qu »un deuxième temps de jeu est la conséquence d’un premier temps de jeu raté).

Le rugby défensif est en fin de cycle. Le moment est venu pour le XV de France de rechercher la performance au travers de l’attaque, en plaçant dans notre dispositif offensif nos ailiers en fer de lance (et en conservant bien entendu nos acquis défensifs). Nous avons la chance d’avoir en ce moment deux anciens ailiers aux commandes du XV de France. Deux techniciens qui ont vécu l’évolution du poste de trois quart aile. Alors Patrice, Philippe, le XV de France a besoin de jouer le rugby que vous avez le mieux incarné. « C’est fini l’apprentissage* » (*dixit Saint André) , c’en est terminé avec les hésitations, vous le staff et les joueurs tricolores, allez une fois pour toutes au bout de vos convictions, croyez en un rugby offensif made in France, et faites-nous décoller à nouveau nos avions de chasse !!!

Laurent Delmas

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